Titre large Haine de l'Occident




LES FRANÇAIS AU MAROC


Louis AGHETTA



LES PROBLEMES ECONOMIQUES DU SULTAN


Les contacts entre la France et le Maroc remontent à Louis XVI qui avait établi des relations amicales avec le troisième alaouite, Moulay Ismaël.

L'isolement du Maroc, face aux puissances européennes fortement industrialisées, affaiblissait progressivement le royaume chérifien. Des conventions furent pourtant signées : avec le Portugal en 1823, l'Angleterre, la Sardaigne et la France en 1824.

Pour éviter de tomber économiquement entre les mains des rapaces européens, le sultan prend en main le commerce, ce qui mécontente à la fois les commerçants marocains et européens. Les Anglais fournissaient surtout du thé, des cotonnades et de la cristallerie. Le Maroc, comme l'Algérie avant l'invasion, exportait des céréales et de la laine.

Parallèlement, le Maroc avait fait l'objet de missions de géographes et d'ethnologues déguisés en Juifs ou en femmes...

En 1844, Moulay Abd er Rahman et Abd el Kader sont battus à Isly. L'émir algérien se réfugie au Maroc, ce qui entraîne le bombardement de Tanger et d'Essaouira. Louis-Philippe impose, en septembre, la convention de Tanger qui interdit au sultan toute relation avec l'émir.

La convention de Ceuta, de 1856, accorde aux Anglais certains avantages. Ils s'implantent à Tanger.



LA GUERRE AVEC L'ESPAGNE 1860


Espagnols et Marocains avaient un vieux contentieux politico-religieux : lors de la Reconquista, les Almoravides, puis les Almohades avaient tenté de freiner le recul du Croissant, tandis que les rois trop catholiques prenaient pied en Afrique du Nord.

Comme toujours, un incident mineur fut le prétexte d'une invasion espagnole : les habitants d'Anjra, près de Ceuta, furieux des exactions de la soldatesque espagnole, avaient foulé le drapeau espagnol.

Les Espagnols envahissent Tétouan. Le Premier Ministre, Leopoldo O' Donnel obtient la levée de 50 0000 hommes qui marchent sur Tanger. Les Anglais interviennent.

Victime d'une invasion, le sultan est obligé de signer un traité défavorable : les présides espagnols sont étendus et le Maroc doit payer 20 millions de douros. Des consuls et des missionnaires sont imposés.

Bien sûr incapable de payer, le Maroc emprunte aux Anglais dix millions de pesetas, à 5%, soir 2.5 fois le taux européen, payables en prélèvements douaniers. Des fonctionnaires européens furent dépêchés dans les ports du sultan. Vingt ans furent nécessaires pour le remboursement, malgré un autre emprunt de 62.5 millions de francs or auprès de banques françaises (77).

Le Maroc commence à entrer dans une ère de dépendance économique et militaire. Le sultan signe en 1863 un traité avec Napoléon III, et peu après il dévalue sa monnaie.

En 1890, Hassan Ier monte sur le trône. Il doit lutter contre les tribus arabes et berbères insoumises. Il a besoin, pour ce faire, d'artillerie, et une " mission " française s'installe à Fez, la capitale.

A sa mort, son fils Moulay abd el Aziz lui succède. Sa mère, une Circassienne (78), confie le pouvoir au grand vizir Ba'Hmad et confine son fils dans les sucreries et les femmes de son harem. Mais Ba'Hmad était détesté pour sa cruauté. Craignant de finir assassiné, il changeait souvent de lieu de repos.

A la mort de Ba'Hmad, Abd el aziz choisit son ami Menebhi pour lui succéder. Ils dépensent ensemble sans compter l'argent des emprunts en futilités : modèles réduits...

Les conseillers européens imposent le remplacement des impôts coraniques (Zaqqat, kharadj) par le tertib, perçu par des fonctionnaires et donc plus équitable. Les faqis s'indignent ainsi que les caïds, chefs militaires auparavant chargés d'extorquer les anciennes taxes, ainsi que les tribus et les commerçants européens, auparavant exonérées.

Des révoltent éclatent partout et Bou Hamra, " l'homme à l'ânesse ", aidé par les Français, bat le sultan en 1903. Les alliés progressent jusqu'à Oujda.

Toutes les puissances européennes lorgnent vers le Maroc. L'Italie accepte de laisser le Maroc à la France en échange du Fezzan et de la Tripolitaine. Delcassé prônait un partage du Maroc entre la France et l'Espagne. L'Angleterre accepte cette solution en échange du renoncement de la France à l'Égypte où Ferdinand de Lesseps a percé le canal de Suez (79). Seule l'Allemagne rejette ce partage, puisqu'elle n'a pas eu sa part de " butin ".

Au Maroc, la situation se dégrade à nouveau et le sultan doit emprunter 62 millions de francs or, à 5%, à Paribas, dont 14 prélevés immédiatement et le reste sous forme de droits de douane.

La France a donc les mains libres dans la plus grande partie du Maroc. Mais le commerce allemand représente 10 millions de marks allemands. En 1905, Guillaume II est reçu en grande pompe à Tanger où il déclare que " l'Allemagne ne laissera par une puissance dominer le Maroc. "

En France, Delclassé ne fait rien pour résoudre la crise et il est acculé à la démission. A la demande du sultan, une conférence se tient, de janvier en avril 1906, à Algésiras, où siègent treize puissances.

Les ports de Tétouan et Larache sont confiés à l'Espagne et la France reçoit Essaouri, El Djadida, Rabat...Casablanca et Tanger seront gérés conjointement.

Les taxes douanières échappent donc au sultan et personne à Algésiras ne s'est posé la question du remboursement des emprunts en l'absence de celles-ci.

Des révoltes éclatent, les caïds du sultan sont chassés et les ports français attaqués. La mort de neuf ouvriers français, à Casablanca, entraîne une répression démesurée : le Galilée bombarde la ville et les fusiliers marins débarquent : 1 500 victimes musulmanes.

Le Maroc est condamné à payer aux familles des victimes 2.5 millions de francs or, soit 10 millions d'euros par victime.

Alors les faqis choisissent le frère du sultan, Moulay Hafid, pour lutter contre les Français. Madani Glaoui et Mtougri le soutiennent. Il est proclamé sultan le 16 août 1907. Abd el Aziz marche sur lui avec son armée, mais celle-ci est défaite à Demnate. Il se réfugie à Casablanca où il abdique le 21 août.

Moulay Hafid est donc à la tête du djihad contre les Français. Ceux-ci soutiennent la révolte de l'homme à l'ânesse. Il institue de nouveaux impôts qui soulèvent Fez. Le sultan appelle, en 1911, le général Moinier qui occupe Fez et Rabat.

Face à cette violation de la convention d'Algésiras, Guillaume II envoie le Panther devant Agadir. Le Kaiser accepte le fait accompli en échange du Cameroun. Les Espagnols investissent Larache et Ksar el Kébir.


(77) On retrouvera la même mécanique pour l'assujettissement de la Tunisie dans les pages qui suivent.
(78) De la région de Tcherkessie, aujourd'hui république " autonome " de Russie, sur le flan Nord-Ouest du Caucase. D'un bout à l'autre du monde musulman, les Circassiennes étaient renommées pour leur beauté puisque nombreux furent les sultans de la Porte dont la mère était circassienne. Non seulement cette région fournissait de remarquables femmes mais aussi de valeureux guerriers qui sont à l'origine des Mamelouks.
(79) Il est remarquable comment les larrons européens usent à leur guise des provinces de la Porte comme monnaies d'échange...



LES DEBUTS DU PROTECTORAT FRANÇAIS


Né en Lorraine et châtelain, Lyautey a guerroyé au Tonkin et à Madagascar avec Gallieni. Lyautey a ensuite commandé dans la région d'Aïn Sfran où il rencontre l'orientaliste Isabelle Eberhardt. Elle l'influence fortement.

Nommé Résident général, en avril 1912, il instaure un cadastre en 1913. Il décrète l'inaliénabilité des terres collectives et maintient les coutumes locales. Mais il favorise le grand colonat au détriment du petit.

La collaboration entre Lyautey et Mulay Hafid fut délicate. Celui-ci bride l'action du général. Mais il est impopulaire depuis qu'il a abandonné le djihad, en 1912, qui pourtant l'avait porté au pouvoir.

Le 12 août 1912, Lyautey le force à abdiquer au profit de Moulay Youssef et une somme de quarante mille livres. Le général réorganise l'administration chérifienne tout en conservant le prestige du sultan.

Il met en pratique les principes de son livre " Du rôle social du militaire universel. "(80).

Il déplace la capitale de Fez, sujette aux émeutes, à Rabat où il construit une zone résidentielle européenne au bord du Bou Reghreb, loin de la médina et entourée de murailles. Elle coûta aux Français 200 millions de francs or, dont 14 pour son palais.

Entouré de 18 officiers, il s'habillait d'un burnous blanc et se faisait appeler " prince " (81). Il avait carte blanche de Paris et son pouvoir était en fait absolu. Ses ressources financières provenaient de trois lignes budgétaires :
- les fonds spéciaux (trois millions de francs or), pour les réceptions, acheter les journalistes et réaliser les campagnes de propagande,
- les fonds de " pénétration " (six millions) pour acheter les caïds,
- les fonds politiques pour financer le renseignement et les affaires indigènes.

Par le traité d'Algésiras, seul le résident français est habilité à réformer l'administration, le maintien de l'ordre, la politique commerciale, la police, les gardes-côtes...L'article 8 interdit au sultan de s'endetter ou d'accorder des concessions.

Au sultan ne reste que la signature des décrets de Lyautey et le pouvoir spirituel. C'est mince...


(80) Nous avons usé du même " paravent " dynastique en Annam et au Cambodge.
(81) Rejoignant ainsi les fantasmes de Bonaparte et de Menou.



LA GUERRE DU RIF


Cette chaîne montagneuse allant de Tanger à Melilla renferme du fer, de l'or et du plomb qui suscite les convoitises des compagnies minières françaises et des espagnoles.

Au Cortez, le député Mora déclare que " Si la côte berbère du Rif doit être à nous, nous devrons en expulser les habitants. "

Né en 1882 dans la tribu des Bani Ouyaghel, Abd el Krim (82) a fait des études à la grande mosquée Karauwin de Fez, où il suit pendant trois ans un enseignement salafiste réformiste. Son frère a fréquenté l'école des Mines de Madrid.

Il devient qadi et instituteur à Melilla. Les Espagnols l'arrêtent, à la demande de Lyautey, qui l'accuse de collusion avec l'intrigant allemand Francisco Farl. Il s'évade et se cassant le pied.

En 1921, il organise, à Agadir, la lutte contre les Espagnols du général Sylvestre et écrase ses 20 000 hommes à Anoval (83). Abd el Krim échange 1 500 prisonniers contre une rançon qui lui permet d'acheter des armes : 129 canons ( !), 400 mitrailleuses et 20 000 fusils. Les Espagnols sont chassés du Rif et plusieurs officiers supérieurs se suicident.

Abd el Krim, ayant fédéré les tribus du Rif, marche sur Fez. Il est battu en route par Lyautey à Taza. Paris envoie Pétain et essaie d'y associer les Espagnols. En 1926, dix escadrilles, le napalm et les goumiers marocains viennent à bout du Rifain, qui capitule. Déporté à la Réunion, il s'échappe et se réfugie au Caire, où il meurt en 1963.

La pacification du Rif a coûté la vie à des milliers de Marocains.

Pour Ho Chi Minh, " Abd el Krim est l'inventeur de la guérilla ".


(82) Le serviteur du généreux.
(83) Cette défaite fut longtemps cachée aux Espagnols.



MOHAMMED V



En 1926, Mohammed V est investi sultan en " promettant de préserver l'identité marocaine tout en ouvrant le pays à la modernité. "

Fin et intelligent, il subit, au début, l'influence son entourage.

Le 16 mai 1930, le résident général, Lucien Saint, promeut un dahir concernant la justice chez les Berbères, " pour respecter le statut coutumier " de ceux-ci. Ce dahir soustrait les Berbères aux qadis arabes. En fait le but est de séparer Berbères et Arabes, en valorisant les premiers.

Coupé de ses sujets, le jeune sultan signe le Dahir berbère sans en comprendre la portée. Ce décret provoque la colère des nationalistes qui se tournent contre le sultan.

A Fez, Rabat et Saleh, la contestation apparaît dans les mosquées, puis s'étend à Tanger et Tétouan. Le 16 mai 1930, les meneurs sont arrêtés. Des journaux d'opposition apparaissent, dont le Maghreb (1932), imprimé à Paris avec l'aide de Claude Barrat, qui a convaincu François Mauriac et Charles André Julien de la justesse de la cause marocaine.

Le 1er décembre 1934, le Comité d'Actions Marocain est fondé. Modéré, il préconise des réformes sans rejeter le protectorat. Il réclame la suppression de l'administration directe et le droit de participer à l'administration subalterne.

N'obtenant rien, les nationalistes boycottent le tabac du Monopole. Lahrbi al Allaoui les rapprochent du sultan. Le 18 novembre est déclaré fête du trône. Les Français ont l'impression que Mohammed V leur échappe.

Pendant ce temps, la pacification des tribus continue : il faudra les 37 000 nationaux du général Guillaume et 100 000 Marocains, accompagnés de tanks, d'artillerie et d'aviation pour en venir à bout. Les femmes des tribus se battent au coté de leurs maris pour recharger les armes. Sur les marchés, elles échangent des œufs contre des cartouches. (84)

Le Front Populaire de 1936 déçoit beaucoup les nationalistes.

Pourtant en 1939, ils se rangent aux cotés de la France et Mohammed V entraîne les Marocains dans le conflit mondial. Sous Vichy, le sultan s'oppose à la déportation des Juifs.

En décembre 1942, les Américains débarquent et Roosevelt encourage le sultan à l'indépendance. En décembre 1943, Mohammed al Fassi créé le parti de l'Istiqlal - l'Indépendance -. Aussitôt les chefs sont arrêtes.

Le 29 janvier 1944, la manifestation partie d'une cité ouvrière de Casablanca réclame l'Indépendance et appelle le sultan du nom de Malik, le roi. Elle se termine dans le sang.

Les Marocains qui ont laissé beaucoup des leurs dans les batailles européennes, ne comprennent pas l'ingratitude des Français, même si de Gaulle a décoré en 1945 le sultan de l'Ordre de la Libération. Car dans les cimetières militaires du Nord de la France, il y a des milliers de tombes marocaines.

En 1945, le maréchal Juin est envoyé au Maroc pour " redresser la situation. " et pour demander au sultan de désavouer l'Istiqlal.

Mais en 1950, c'est Dien Bien Phu. Mendès France accorde l'autonomie interne à la Tunisie. A la conférence de Bandung, Chu en Laï et Suharto sonnent le glas du colonialisme.

En 1951, Mohammed V rencontre le président Auriol à Paris et lui explique la nécessité de revoir le Protectorat.

En 1952, Juin achète l'appui du Glaoui, cheikh de la tribu Glaoua, plus puissante que celle du sultan. Ce dernier fait signer à 20 chefs de tribus une pétition demandant la déposition de Mohammed V. En décembre, des émeutes à Casablanca tournent au massacre et déclenchent l'arrestation des chefs de l'Istiqlal.

Pour François Charles Roux, " l'Istiqlal est une sangsue qui profite du bon peuple ". (85)

Le 20 août 1953, fort de l'appui du Glaoui, Juin exile Mohammed V à Madagascar. Il le remplace par Ben Arafat. Lors de son intronisation, le silence des populations n'est pas compris par le résident général. Deux fois Ben Arafat est victime d'un attentat.

Michel Clerc, reporter à Paris Match, affirme que " c'est la lecture de Voltaire et Rousseau qui a empli le cerveau de Mohammed V d'idées fumeuses et qui l'ont amené à prendre son rôle au sérieux. " (86)

A Madagascar, Mohammed V reçoit quotidiennement le journal de l'Istqlal.

En pleine guerre d'Algérie, Schneider (87), Paribas et BUP exigent un changement de politique pour préserver leurs intérêts. Edgar Faure prépare la conférence d'Aix les Bains. Il a compris, qu'à termes, il faudra libérer l'Afrique du Nord. Les Marocains demandent le retour du roi. Le Glaoui accepte et en novembre 1955, Mohammed V revient au Maroc dans un déferlement de joie.

Le 7 avril 1856, Edgar Faure accorde l'indépendance, l'Algérie commence à coûter cher. Dans la foulée, les Espagnols se retirent, sauf de Melilla et de Ceuta...


(84) T'as pas dix balles ?
(85) Ibid. p.172.
(86) Le fardeau de l'homme blanc, p. 248.



CONCLUSION SUR LE PROTECTORAT MAROCAIN


Comme pour l'Algérie, les Français y ont laissé des infrastructures administratives, industrielles, éducatives et des voies de communication.

Heureusement pour les deux nations le désengagement fut nettement moins coûteux en hommes, si bien que la France y a gardé de nombreux intérêts.

Pour clore le chapitre du Maroc, je veux souligner la méthode insidieuse des pays occidentaux, quoique toujours la même, pour assujettir d'abord économiquement et ensuite politiquement un pays en voie de développement :

1- S'implanter commercialement,
2- Endetter le pays jusqu'à ce qu'il déclare forfait, en soutenant des dictateurs,
3- Sous prétexte de remboursement d'emprunts, assujettir celui-ci politiquement.

Par le passé, cette méthode a notamment réussi, heureusement temporairement, dans l'empire ottoman et au Maroc.

Malheureusement elle est toujours d'actualité dans de nombreux pays. Seule la méthode a changé, les états Occidentaux ont été remplacés par la Banque Mondiale et le FMI.


(88) Dont le lointain ancêtre a bénéficié des prêts de la famille Sellières, consentis avec une partie du trésor du Dey d'Alger...



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